Dans le cadre de l'exposition collective, Marseille Artistes Associés 1997-2007
du 27 octobre 2007 au 30 mars 2008
C’est en 1994 que commençait formellement la Collection Anonyme. À la suite d’une réunion dans les gravats de ce qui est aujourd’hui la salle principale de la galerie, chacun de nous (pour la plupart étudiants ou anciens étudiants à Luminy) a reçu par la poste une enveloppe où figurait sur toute la hauteur un personnage d’homme en costume noir, chevauchant une chaise, accoudé sur le dossier, et dont le visage était vide, zone anonyme marquée par un cerne noir.
vue d'ensemble, la collection anonyme @smp 2007
L’enveloppe contenait, répondant au cachet ANONYME sous la silhouette, un bon de participation, la proposition d’alimenter la collection comme on voudrait ; le fait important était de ne pas se nommer, de ne pas signer. Le projet de la collection était donc sans limites, ouvert, seule l’identification d’une chose à son auteur y étant sous-entendue comme limitative. Il y a plusieurs raisons à cette conception des choses. La première, paradoxale, est que les instigateurs principaux de la collection ne voulaient pas se donner pour tels, bien entendu puisque cela aurait rompu la clause d’anonymat, mais étaient pourtant bien les auteurs de la proposition et avaient une idée, sinon préconçue, disons orientée, des réponses que la collection pouvait accueillir.
grenouille, peluche 7x7cm, collection anonyme @smp 2007
Aussi, sa première exposition, à S. M. P., était à la fois le moyen de faire exister « publiquement » la collection et de l’idéaliser, puisque l’exposition ne pouvait montrer qu’une sélection parmi les réponses fournies. Je me souviens singulièrement d’une chose, faite par B., qui était une carafe en verre assez quelconque dans laquelle étaient introduites plusieurs grosses perles en bois passant juste par le goulot. Ces perles, fixées chacune à l’extrémité d’un cordon, ne pouvaient pas sortir toutes à la fois de la carafe et, par l’autre extrémité des cordons, fixée au plafond, la retenaient en suspens à 3 cm au-dessus du sol. Une autre réponse pouvait cependant être l’image d’un visage de femme collée sur l’enveloppe à la place du visage absent du personnage y figurant.
Mako moulages, photo 60x40cm, collection anonyme @smp 1995
L’exposition de la Collection Anonyme au Mac, plus de dix après, présente la plupart des pièces au sol, rappelant les étalages du « carré augural des Puces », c’est-à-dire le caractère indéterminé de la collection. Répondant toujours à l’idée originale d’un ensemble qui ne soit pas arrêté dans le temps ou l’espace d’une identité, mais qui soit davantage un tissus dont les marques émergent çà et là. Rencontres plutôt que trouvailles, les choses de la Collection se présentent toutes faites. Dans la typologie des ready-mades, ce serait l’ordre du ready-made-modifié-par-un-tiers, du ready-made en kit. Il y a parfois encore quelque chose de l’Arte povera dont on aurait retiré l’Arte ; façon classiquissime de le mettre en avant…
un courant d'air, peinture 20x30cm, collection anonyme @smp 1995
Dans ce registre, la peinture tend à se tailler la part du lion. De fait, les tableautins et autres « croûtes » forment l’une des limites à la Collection ; à l’autre extrémité il y a l’anonymat vidéo, dont trois moniteur diffusent des séquences, bribes d’un récit hors d’intention, ou séparé, comme la plongeuse qui se prépare, se prépare et ne plonge pas. Dans le champ que l’on peut établir entre ces pôles de volonté, sont montrées au Mac des propositions qui illustrent plus justement l’étoffe dont la Collection Anonyme est faite. Un drapeau, par exemple, veut rejouer toute identité, et la brouille en remplaçant ses couleurs par d’autres possibles dans le registre « fluo ». L’identité d’un auteur brillerait-elle jusque dans l’anonymat de la nuit ?
À la grande histoire du drapeau, la petite vient répondre sous la forme d’un relais de standard téléphonique. Pendant les heures d’attente, le standardiste a dessiné le corps d’une femme au stylo-bille sur le boîtier. Trouvant son plaisir à faire correspondre les prises femelles de deux fiches (rouge et bleu comme les robinets d’eau chaude et froide) à la pointe des seins.
vue d'ensemble, collection anonyme @smp 2007
Une proposition anonyme fait implicitement le jeu de l’identification, fait remonter le souvenir par des interrogations : un poste de radio en contreplaqué, portatif avec une petite poignée en fer torsadé puis des trous à la perceuse pour le haut-parleur — ça marche ou pas ? Qu’est ce que c’est ; une chope de bière à pied ? Une peluche cousue main par un petit chien ? Une publicité pour tronçonneuse ? un rêve cristallisé en plastique ? Aimerait-on savoir ?
Mathieu Provansal
©smp